Portrait #1

Portrait #1

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Souriez, aimez, partagez!

« D’accord mais tu me fais un joli nez, pas trop gros hein! »

m’a t’il dit lorsque j’ai timidement demandé si je pouvais lui tirer le portrait.

Il c’est Slaviša, il doit avoir la quarantaine et vient de Serbie. Entre deux bières ou quelques sandwichs vous pouvez l’apercevoir dans son café à l’angle d’une rue de Puerto de la Cruz (Tenerife – Iles Canaries), virevoltant entre les tables de sa petite terrasse, s’affairant derrière les fourneaux ou à l’entrée de son commerce à attendre le chalant.

Mais comment j’en suis venu à le dessiner?

Arrivée là par hasard en plein après midi… (enfin à cause de mon estomac vide plutôt, encore et toujours lui ), je le trouve derrière son comptoir. Il m’accueille poliment, me décrit sa carte.

Il y’a des crêpes dans cette carte et mardi c’est le jour des crêpes; chez lui, elles sont en promotion. Des crêpes avec un ^ ! Je le félicite de cette orthographe sans fautes; c’est assez rare de voir ce mot écrit avec son accent ici…

« Ah bon c’est vrai? »

« Oui oui! » Je lui raconte le nombre de fois où j’ai vu le mot croissant assaisonné à toutes les sauces possible par exemple.

« Croa Croa » fait le croasant

 

« Oh mais moi aussi j’ai des croissants à ma carte, regarde c’est bien comme ça que ça s’écrit? »

Bingo, bonne orthographe!

Il soupire de soulagement.

« On vient tout juste de refaire la carte, l’autre avant elle était… Elle était moins bien, plus bordélique, là c’est plus claire, mieux rangée, elle est parfaite! »

Presque parfaite, je corrige; il n’y a pas les traductions en français!

 

Il sourit.« C’est vrai, il n’y a pas de français, mais pas de russe non plus par exemple » me rétorque t’il avec un sourire en coin.

J’acquiesce.

« Alors comme ça tu es française? »

J’acquiesce de nouveau.

Il me raconte qu’avant de venir aux Canaries il vivait au Canada avec sa famille, mais dans la partie anglophone, à Toronto, alors il ne parle pas français.

« Toronto c’est une grande ville, pas comme ici. Les distances sont grandes au Canada. Pour aller au moindre endroit il faut prendre la voiture…. On y a vécu plusieurs années, je n’ai pas trop aimé, maintenant on est ici. »

Je suis curieuse, j’ai envie d’en savoir plus sur ce qui a amené ce serbe de l’Europe de l’Est aux Canaries en passant par le Canada….

J’aurais la réponse quelques minutes et quelques cafés servis plus tard.

« Avant j’habitais en Bosnie. J’ai vécu 4 ans là bas pendant la guerre… J’ai décidé de partir, d’aller en Serbie. J’y ai trouvé un bon travail. »

Un chalant s’approche, il s’excuse et s’en va rapidement à sa rencontre.

« Des fois les gens s’arrêtent juste pour regarder… Si tu ne leur parles pas ils s’en vont, alors que si tu discutes avec eux, ils vont sûrement rester. »
« Normalement c’est la haute saison maintenant… Mais il n’y a pas beaucoup de gens pour l’instant. Et puis c’est saisonnier, les gens sont en vacances, c’est difficile de se faire une clientèle d’habitué. »
m’explique t’il.

Le commerce avant tout.

Puis il reprend son histoire

« Quand je suis arrivé en Serbie je me suis proposé pour travailler ailleurs, n’importe où , Canada, Australie….

Et puis un jour on m’a appelé, on me proposait un travail au Canada. Mais j’avais déjà un bon travail en Serbie, ma famille a dit que j’étais fou de partir. Mais bon tu vois la bas c’était bien mieux payé… Ma copine, c’est ma femme maintenant, à l’époque elle gagnait peut être 400€, moi j’aurais gagné quatre fois plus… alors on est parti. »

« Les temps étaient durs pendant la guerre, les gens disparaissaient du jour au lendemain, tu ne savais pas où ils avaient été emmenés, c’est arrivé à des gens que je connaissais » me dit il.

« Surtout ceux qui avait du pouvoir ou de l’argent ». Ils me racontent de tristes anecdotes de l’ex-yougoslavie.

A ma question s’il est retourné en Serbie récemment il me dit que oui il y’a quelques mois avec ses enfants.

Eux ne connaissaient pas bien la terre de leur parents.

« Ils ont beaucoup aimé, la famille tout ça, tout le monde était content! »

« Mais ce n’est pas pareil. Ca fait 25 ans que je ne vis plus en Serbie… Les amis là bas, tu les vois de temps en temps, mais après ils ont leur travail, leur famille… tu ne vis pas les changements, ce n’est pas pareil. »

« Et toi alors? Tu es en vacances ici? »

En vacances oui…

« Ah mais tu es professeure? »

Non pas du tout…Je lui apprend brièvement la raison de ma présence.

« Oh mais tu doit être riche alors » [sic : pour être en vacances et ne pas rentrer en France travailler].

Je rétorque que non..Qu’en tout état de cause « la richesse » c’est quelque chose de relatif. Je suis peut être riche voire extrêmement riche pour certain, bien pauvre pour d’autres. Voyager ainsi est un choix (ie: qu’en tant qu’européenne je peux faire), avec peu ou beaucoup d’argent.

Il dodeline de la tête.

« Je croyais que tu était professeure. J’ai des amis professeurs en Europe… Et quand ils ont travaillé quelques années, cinq ans je crois, ils ont le droit de prendre une année sabbatique payée. »

Je lui pose des questions et il me parle de la Serbie, des festivals, de ses villes et de ses habitants. Du cout de la vie, bien plus bas.

« Tu vois le sandwich que tu manges, le même en Serbie, avec 200g de viande il coûterait peut être deux fois moins cher… Mais les salaires sont bas aussi. 300/400€… Ici je paye au moins mille euros pour mes employées. »

« Tu devrais y aller, c’est un beau pays! »

Deux nouvelles tablées de clients s’installent. ll s’absente, seulement pour être plus présent : je le vois aller et venir entre la terrasse et le comptoir, discuter avec les clients, s’assurer que tout va bien.

J’essaye tant bien que mal de l’observer pour tracer quelques coups de crayons. C’est dur.

Les clients s’en vont, la tornade passe. Il s’assied quelques minutes, le temps de boire un verre et souffler.

« C’est la première fois que je fais ça, je n’ai pas de patience, c’est difficile de rester assis là! » me confie t’il.

J’essaye d’accélérer,ne pas trop prendre de son temps ; tant pis c’est mon premier dessin, il ne sera pas parfait, il faut que je m’entraine pour être plus rapide!

Il le regarde et sourit, il a l’air plutôt content du résultat. Ouf!

Retournera-t-il en Bosnie finis-je par lui demander?

« Non. C’est plus calme maintenant, mais il y’a toujours des divisions et ça pourrait exploser de nouveau. »

J’hôche la tête. Ici àTénérife au moins il y’a la paix.

Il rigole doucement,« oui, on est en paix ici. »

Je paye mon déjeuner (bien bon) et le remercie de son temps.

« Tu reviendras prendre un café? Je suis sur tripadvisor si tu veux laisser un avis! »

Le commerce avant tout.

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One Response

  1. Tres beau ce dessin Maé 😀 <3

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