Tu as de la chance de voyager!

Souriez, aimez, partagez!

Punta Arenas, Chili, un début de février.

 

Je suis dans mon auberge de jeunesse à attendre fébrilement la réponse d’un officier chilien : peut être finirais-je par aller en Antarctique...

En patientant je lis un article écrit par Gaurav Bhan Bhatnagar, un jeune indien  voyageur, blogueur ex-ingénieur rencontré en Grèce quelques années plus tôt.( lien ci-après)

http://www.travelkhana.com/tkblog/train-stories-an-engineer-turned-travel-writer

 

Un excellent article qui me laisse songeuse et me ramène quelques semaines auparavant, quelque part sur la route numéro 3 en Argentine.

C’est le premier jour où je fais du stop en Amérique latine, mon camionneur-bienfaiteur et moi sommes dans une station service au milieu de nul part pour un échange nécessaire d’hydrocarbures. Alias « faire le plein ».

A défaut d’hydrocarbures, je fais personnellement le plein de caféine et de sucrerie.

A la caisse une jeune femme aux traits fatigués. Camionneur-bienfaiteur et elle se connaissent depuis des années : il s’arrête systématiquement à cette station service. Elle doit avoir une trentaine d’année.

Ils discutent et camionneur-bienfaiteur se transforme peu à peu en fan de première classe. Il lui conte tout enthousiaste, et par le menu, un résumé bien plus glorieux que de raison de mes dernières semaines de voyage et de comment il m’a sauvé moi et mon petit panneau « Puerto Madryn » plusieurs centaines de kilomètres plus au nord.

La caissière me dévisage. Sourire gêné.

« Quel âge as tu me demande t-elle? »

« Tu es jeune! » finit t’elle par s’exclamer.

La discussion s’engage. Je ne sais même plus comment on en est venues à parler de la Turquie. Peut être à cause du Pashmina autour de mon cou…

Elle me confie qu’elle rêverait d’y aller.

Je lui demande si elle a déjà voyager quelque part.

Non. Non elle n’a jamais quitté sa bourgade natale qu’on ne peut même pas apercevoir depuis la station, entourée de pure pampa patagonienne jusqu’à l’horizon. Cette station service c’est tout ce qu’elle connait me dit elle. Elle ne peut pas partir.

Je décèle une pointe d’amertume dans sa voix.

Sourire gêné.

Le réservoir est plein et nous devons reprendre notre route.

Nous nous saluons et je lui souhaite de pouvoir réaliser un jour ses rêves, quels qu’ils soient.

Tu as de la chance de voyager.

J’étais en Argentine, un des pays au meilleur IDH (Indice de développement Humain) d’Amérique du Sud,quoi que lesté par une inflation galopante. Qui plus est, j’étais en Patagonie, une région hyper chère. J’étais en Argentine, pas au fin fond de la Bolivie, et pourtant cette phrase dans la bouche de cette jeune femme, pour la première fois m’a fait quelque chose. Presqu’un malaise d’être cette fille chanceuse, plantée là tout sourire devant sa caisse.

Tu as de la chance de voyager.

Je ne compte plus le nombre de fois ou j’ai entendu cette phrase, en français, en anglais, en espagnol, en portugais, en grec… dans toutes les langues ou presque. Je l’ai entendu avant de partir, je l’entends ici, je l’entendrais sûrement le jour où je rentrerai en France.

Je pense pouvoir affirmer sans me fourvoyer que chaque voyageur que je croise a dû l’entendre au moins une fois.

Alors, ai-je vraiment de la chance de voyager?

Non. Non pas par rapport à au moins 90% des personnes qui me l’ont affirmé (notez mon sens aiguë des statistiques!). Je n’avais pas plus de chance qu’elles n’en avait elles même d’être là.

La chance c’est un truc qui tombe du ciel, un truc qu’on ne maîtrise pas.

Ma vraie chance? Être née au 20ème siècle dans un pays relativement libre et développé où j’ai pu étudier, me cultiver et faire les choix que je fais aujourd’hui. Ma chance c’est d’avoir grandi dans une famille où je n’ai manqué de rien, qui me soutient, et être en bonne santé. Ma chance c’est d’avoir un passeport qui me facilite l’accès à de nombreux pays.

Tout ça je ne l’ai pas choisi, pour tout ça oui, j’ai eu de la chance.

Ces 90% d’interlocuteurs avaient la même chance que moi. Si ce n’est plus. Mais beaucoup n’ont pas choisi d’en profiter.

Car voyager ainsi est un choix. Mon choix. Un choix pas toujours facile qui demande parfois des sacrifices.

Pourtant ce ne sont pas tous les voyages qui demandent des sacrifices, et ce ne sont pas tous les voyages qui sont le fruits de choix difficiles.

Il y’a ceux qui partent en laissant derrière un emploi, une vie rangée et sécurisée, une famille… Il y’a ceux qui emmènent la famille et laisse la maison, il y’a ceux qui partent et gardent tout, ceux qui partent loin, ceux qui partent longtemps, ceux qui partent plus près et moins longtemps, ceux qui partent avec beaucoup d’argent et ceux qui partent sans.

En fait il y’a autant de voyages que de voyageurs. Partir à deux heures de chez soi c’est déjà voyager. Partir pendant ses congés payés c’est déjà voyager. Partir en sac à dos à l’autre bout du monde pour une durée indéterminée c’est aussi voyager.

J’ai vu et côtoyé tellement de personnes qui ont la chance de voyager, ou de réaliser tout autre chose, et qui malgré tout n’ont pas fait le choix de le faire.

J’ai vu et côtoyé tellement de personnes qui allaient travailler chaque matin en se plaignant, en racontant à qui voulait bien les écouter qu’elles détestaient ce qu’elles faisaient chaque jour, sans pour autant faire quoi que ce soit pour améliorer leur situation.

Ces personnes ne se lèvent pas chaque matin sans savoir si elles pourront être debout le lendemain. Elles ne sont pas en lutte avec une maladie compliquée, n’ont la responsabilité d’aucun autre être humain, ne sont pas discriminées de facto pour des raisons qui leurs échappent… Elles ne vivent pas dans un pays en guerre, ne sont pas en proie à la famine et ne craignent pas pour la vie de leurs proches.

Elles ont la chance de pouvoir voyager.

Elles ont les moyens de pouvoir voyager.

Ce n’est pas le cas de tout le monde.

De ces autres personnes, de celles qui n’ont pas eu l’opportunité de ma nationalité ou de mon éducation, de ces personnes pour qui voyager ne sera jamais synonyme de possibilité, j’accepte volontiers d’entendre que « j’ai de la chance ». Bizarrement, ce sont pourtant celles qui me l’ont moins fait remarquer…

A toutes les autres, je préfère répondre que j’ai uniquement la chance d’avoir la possibilité de voyager. En cela oui, je suis privilégiée. Tout le reste n’est qu’une question de choix.

 

Et vous? Que faites-vous de votre chance?

2 Responses

  1. Zoé

    Hey, j’ai découvert ton blog il y a une heure en cherchant des articles sur le bâteau-stop direction l’Antarctique. Et puis en parcourant tes articles je suis tombée sur celui-ci et vraiment il résume tellement ma pensée c’est incroyable ! Je pars dans un mois en Amérique du Sud avec mon sac à dos et un billet aller, et j’ai eu de nombreuses fois droit à cette remarque comme quoi j’avais de la « chance » de voyager. Comme toi j’ai rencontré pendant un précédent voyage des gens qui eux auraient eu toutes les raisons du monde de me faire cette remarque et qui pourtant n’en on rien fait (je pense à cette petite fille en Serbie qui m’a prêté son lit, qui était en fait le canapé de la maison, et me regardait avec des étoiles dans les yeux quand je parlais de Paris).
    Alors merci de me conforter dans ma réflexion et merci pour ton article que je partagerai sans hésité à la prochaine personne, de mon entourage, qui me dira que j’ai de la chance de partir voyager.

    • A thousand smiles away (Maë)

      Salut Zoé, merci beaucoup pour ton commentaire !
      Et oui, vraiment je suis convaincue que tout voyageur a entendu ou entendra cette fameuse exclamation au moins une fois… C’est une réflexion intemporelle presque,haha. Merci pour ton partage.
      Je te souhaite un excellent voyage en Amérique du Sud et en Antarctique, bon vent!

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