Portraits #6

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San Pedro d’Atacama, c’est une fourmilière. Surtout durant l’été austral. Ici les touristes viennent toute l’année, et ça grouille du matin au soir dans le centre du village. De temps en temps, surgissent quelques moments de répit ou les visiteurs se font rares, et les ruelles un peu plus praticables. Dans ces moment-là, les vendeurs des agences touristiques, debout sur leur porche, guettent désespérément l’arrivée du client. Dans ces moment-là, on peut remonter Caracoles sans se prendre 15 coups de coudes avant l’arrivée au bout de la rue,  quelques centaines de mètres plus loin.

San Pedro, sa fourmilière, ce n’est pas une fourmilière homogène. Non, ce sont des milliers de fourmis venues d’un peu partout qui cohabitent joyeusement. D’ailleurs les fourmis autochtones, elles, se font plutôt discrètes. Celles qu’on voit le plus ce sont surtout les fourmis voyageuses. Ou peut-être, celles que J’AI vues le plus, parce que j’étais l’une d’entre elles.

De celles qui changent régulièrement de fourmilière, qui restent quand elles se sentent bien ou par nécessité financière, qui partent quand elles le désirent où des qu’elles le peuvent.

De ces milliers de fourmis, je vous présente quelques portraits, triés sur le volet. Non pas que j’étais en manque de fourmis-modèles, non, en fait, je l’avoue j’ai fait ma cigale. J’ai eu la flemme de dessiner plus. Parce qu’à San Pedro, c’est l’été presque toute l’année (enfin durant le jour, parce que la nuit il peut faire bien froid), alors j’ai beaucoup chanté au vent, et pas trop dessiné. Pas bien.

En réalité, j’aurais aimé vous présenter plus de fourmis, un échantillonnage un peu plus représentatif de ce joli patchwork qu’est SPA. Je l’admets volontiers, le mien ne l’est pas trop. Tout ça c’est de la faute du bel été.

B. est arrivée à SPA mi 2016 avec ses parents et ses frères et sœurs. Bye bye Santiago ses grandes avenues de capitale, ses buildings, sa pollution, bonjour désert aride, ruelles en terre rougeâtre et tempête de sable. Son père tient une agence de location de voiture et de vélo ou elle travaillait, à quelques mètres de mon propre lieu de travail. Et comme passer de 8 à 12 heures par jours dans la même galerie commerçante ça finit par créer des liens on est devenues bonnes amies. Cette année B. entame son premier voyage en sac à dos « à durée indéterminée » loin de sa famille. Chose assez peu commune pour les jeunes chiliennes (contrairement aux brésiliennes et argentines qu’on croisent partout). Une grande étape qui je l’espère sera pleine d’expériences (positivement) mémorables.

J., énergique et joviale, cette jeune bolivienne à peine majeure travaille à SPA comme femme de chambre dans un hôtel. Le plein emploi assuré à SPA  et la frontière toute proche attire énormément de boliviens, souvent jeunes, qui viennent s’ajouter aux milliers de fourmis sédentaires. Ici le salaire est bien plus élevé que de l’autre côté des Andes, la Bolivie étant un des pays les plus pauvres d’Amérique Latine. Travailler au Chili permet aux boliviens expatriés de gagner au change et d’envoyer de l’argent à leur famille, de financer la construction d’une maison, l’achat d’un terrain ou des études scolaires.

C’est aussi pour cela que C. autre bolivienne infatigable, autre femme de chambre, vit ici. Elle a laissé sa jeune fille en Bolivie, aux soins de membres de sa famille, et cumule les emplois pour économiser de l’argent.

A ; vient de Calama, la « grande ville » à une heure et demie de route. Arrivée à SPA pour être masseuse le temps d’un été, elle est finalement restée en tant que réceptionniste. Ça lui permet de mettre de l’argent de côté avant de reprendre ses études. Hé oui au Chili étudier coute très cher, et ce même dans les universités publiques, qui sont moins nombreuses que leur équivalentes privées. Le Chili est en effet un des pays au monde où  le coût de l’éducation supérieure est le plus élevé (le quatrième plus exactement dixit Google). Depuis plusieurs années de nombreuses personnes se battent pour que les cursus universitaires publics soient gratuits. Ils ont obtenu une avancée significative en 2016, mais la gratuité totale pour tous (ou du moins un coût d’accès raisonnable) n’est pas encore totalement acquise. Pour vous donner une idée, étudier en fac de médecine par exemple coutent environ 9000 USD par an dans les universités publiques, et ce juste en frais d’inscription et droits d’accès (donc sans les livres etc…). Grosso modo, une « bonne » université facture entre 700 et 1000 USD par mois pour les cursus les plus demandés. Quand on sait que le salaire des classes les plus basses est d’environ 300 USD par mois, on fait rapidement le calcul du cout insupportable d’un master pour un foyer – et on se dit que le SMIC en France est presque « confortable ».

Alors lorsqu’on n’a pas la chance d’avoir des parents qui peuvent supporter cet énorme cout financier, on s’endette sur 10, 15, 25 ans ou plus auprès de l’état ou de banques privés, ou on met ses études en pause, on travaille, on recommence à étudier, on travaille…Et on sort de l’école bien plus tard. Si rien de cela n’est possible alors c’est simple : on n’étudie pas. Le cout des études est sûrement l’une des raisons pour laquelle la société chilienne est tant « classiste ». Du coup on tombe dans un système qui se reproduit : les riches ou très riches ont les moyens d’envoyer leurs enfants étudier dans de bonnes universités, ce qui leur permet à leur tour d’occuper des postes à plus fortes rémunérations. Ceux qui n’ont pas les moyens n’étudient pas, ou alors moins et dans des universités moins prestigieuses, qui leur donneront accès à des emplois moins  « prestigieux ». Et comme les ascenseurs sociaux de types bourses d’état et Cie existent mais ne sont pas légions, la boucle est bouclée.

Un modèle à l’opposé du voisin argentin ou l’éducation et la santé sont publiques et gratuites pour tous même les étrangers (bon après on peut aussi commenter l’état des services de santé publique argentins mais c’est un autre débat).

Et pour finir, une fourmi un peu différente, G. avocat et entrepreneur infatigable à l’emploi du temps bien chargé et au téléphone tout le temps occupé. (ça se voit un peu sur le portrait non ?) Cet homme d’affaire aux idées claires et à la voix tonitruante dirige d’une main ferme ses différents business ; il partage son temps entre son cabinet d’avocat et ses hôtels au Chili et… à Cuba.

 

Alors vous en pensez quoi de mes fourmis? Elles sont chouettes non?

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