Portraits #7

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Souriez, aimez, partagez!

Il y’a de ces regards qui troublent. Ils sont de ceux qu’on n’oublie pas, ceux à qui on cherche un sens, une explication, une réponse, des jours plus tard.

Il avait ce genre de regard. Des yeux bleus clairs, des paupières qui ne cillent pas alors que ses pupilles s’alignent avec les vôtres. Le genre de regard qui sourit, qui pose des questions sans jamais donner de réponse, le genre plein d’assurance tout en insinuant le doute. Il avait ce genre de regard, et moi mon crayon à la main je plongeais dedans.

 

Ce regard, c’est celui d’un jeune cow boy de 18 ans, et quand je dis cowboy c’est au sens premier du terme. Le genre très certainement capable de murmurer à l’oreille des chevaux. Le style de jeune garçon qui se sent plus à l’aise avec ses vaches, ses chevaux et ses amis « vaqueros » (version espagnol des vachers, ou cowboy) qu’assis devant votre feuille blanche. Pourtant il a fini par accepter, presqu’à ma surprise.

Peut être que son copain vaquero, mort de rire et tout à fait enthousiaste à l’idée que je le dessine lui et sa fille, l’a motivé à se jeter à l’eau. Peut être parce qu’il était le dernier de toute sa famille à se plier à l’exercice.

S., le vaquero, est reparti traire les vaches, toujours en riant, ses éclats de voix se perdant peu à peu au fur et à mesure qu’il s’éloigne. Je suis restée seule face mon modèle… et ses yeux.

J’ai terminé par eux d’ailleurs. J’ai préféré tout faire avant, le nez, la bouche, les cheveux le menton… et puis il a bien fallu faire ses yeux. J’ai recommencé 20 fois, passé la gomme 40 fois, et soupiré au moins 30 fois. Rien n’y a fait, je n’ai pas réussi. Ils sont asymétriques, difformes et n’ont rien de ressemblant au regard intriguant de mon jeune cowboy.

Il semble qu’il a bien supporté la séance de torture malgré tout. Au bout d’une demi heure, il a filé. Il devait « voir quelque chose avec les vaches ». Normal. Moi je suis restée, penchée sur mon dessin, fixant ces yeux, cherchant ce qui n’allait pas, pourquoi ils n’étaient pas comme ils devraient. J’ai gommé une 41ème fois et puis j’ai laissé tomber. J’ai soupiré une 31ème fois, en pensant à ses yeux. Qu’est ce qu’il y’avait bien dans ses yeux ?

Mon jeune cowboy a deux jeunes frères et deux soeurs. Les deux filles, ainées, vivent à l’étranger. Dans cette exploitation laitière familiale, il ne reste donc que les plus jeunes, les garçons.

Ils sont donc trois. Trois frères, trois caractères.

Avec le cadet on peut jouer au scrabble et cuisiner, l’ainé comme vous le savez déjà ne vit que pour ses chevaux ou presque, celui du milieu enfin est d’un tempérament plus calme : il aime la lecture, les marches en pleine nature et fait partie de la chorale du village.

C’est à Santiago de Chiquitos, une ancienne mission jésuite située à mi chemin entre Santa Cruz et la frontière brésilienne, que j’ai eu la chance de partager quelques semaines avec la famille W.

Le père, originaire des Etats-Unis est venu s’installer à Santiago il y’a 40 ans, il y est resté, s’est marié et gère aujourd’hui cette petite exploitation laitière au bout d’une piste de terre rouge, au fond du village. Ils y produisent à peu près tout ce qu’on peut faire avec du lait : de délicieuses glaces, du yaourt, de la crème, du beurre, du fromage…

La mère, K. ,est une femme énergique et généreuse, elle aussi originaire des Etats-Unis.

Les enfants sont parfaitement bilingues, et passent de l’anglais à l’espagnol sans aucune difficulté.

Abby, 4 ans, se faufile elle sans difficultés un peu partout dans la ferme, pour le bonheur de tous. C’est une enfant très éveillée, un peu espiègle et excellente assistante de cueillette de fruits du jardin.

Sa mère, (la femme de S. le vaquero) s’occupe de la production journalière de fromage. Elle  espère qu’Abby sera bilingue à son tour.

« Son grand frère a appris l’anglais avec Doña K. quand il venait ici, mais depuis qu’il ne vient plus, il a tout oublié. »

Dans l’exploitation on croise aussi Doña Carmen, un femme âgée, discrète, au regard incroyablement emprunt de douceur et de sagesse.

« Tu sais, Doña Carmen lavait le linge pour nous quand on s’est marié, on la connait depuis très longtemps » me confie K.

 

A 6H00 S. le vaquero commence la traite. Tout se fait à la main. L’un après l’autre il appelle les petits veaux et remplit les seaux de lait frais.

Quelques heures plus tard sa femme viendra, accompagnée d’Abby, et commencera à préparer le fromage. Pendant ce temps Abby courra un peu partout, tantôt derrière les chiens, tantôt les chats et tantôt les poules du jardin sous les regards attendris de K.W. et Doña Carmen.

Ainsi commence la journée dans cette discrète exploitation de la Chiquitania.

Abby et son portrait, après avoir terminé son verre de lait frais

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