Coroico et Tocaña, escapade en terres afroboliviennes

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« Mais madame vous êtes restée à terre? » Demande le chauffeur interloqué à une femme afrobolivienne qui se tient sur le trottoir.

Regards dépités de la dite dame qui hôche la tête, regards perturbés des passagers du mini van qui murmurent « il n’y a pas de place », mouvements dans le véhicule, chacun regarde à sa droite et à sa gauche pour trouver un espace où caser cette femme en surpoids.

« Un maigrelet peut passer derrière par ici! » s’écrie soudainement un papi au fond du van.

« Vous monsieur, vous êtes maigrelet, passez au fond s’il vous plait » décide le chauffeur en désignant un autre papi de corpulence légère.

Sans broncher, dans le soulagement et la bonne humeur générale, le papi se fraye un chemin jusqu’au fond du bus où il se serrent à quatre.

 

La mamita prend enfin place à bord, personne ne sera laissé sur le trottoir, pas aujourd’hui.

 

Nous sommes à Coroico à une centaine de kilomètres de La Paz,entre Cordillère et Amazonie bolivienne.

Quelques jours auparavant, accompagnée de mes nouveaux amis Flori, Victor et leur deux enfants, j’arrivais dans ce village perché sur une colline des Yungas. Le thermomètre affichait allègrement un chiffre au dessus de 20 , la végétation y était luxuriante et l’auberge disposait d’une superbe vue sur la vallée et ses plantations de fruits. Ca changait de l’altiplano, merci Coroico!

On est allés prendre de la hauteur du côté du Cerro Uchumachi, se rafaîchir dans les cascades environnantes et nous prélasser sur la place principale du village.

 

Puis samedi est arrivé, et samedi c’est jour de marché à Coroico.

La région est grande productrice de fruits (spécialement des agrumes) de café et de coca. Beaucoup d’habitants des alentours étaient donc venus vendre ou se réapprovisionner. La petite place centrale autrefois paisible n’avait plus rien de tranquille.

Pour ma part, je m’éloignais de toute cette agitation et faisais route vers Tocaña, une communauté à majorité afrobolivienne en contrebas de Coroico.

Elle est composée de quelques Aymaras, et des descendants des esclaves amenés par les espagnols pour travailler à Potosi il y’a de ça 500 ans. Par la suite grand nombre d’entre eux furent déplacés dans la région des Yungas sur les terres traditionnellement Aymaras pour travailler dans l’agriculture. Ce n’est qu’à partir de 1952, avec l’abolition du travail gratuit, de la servitude et du « ponqueaje » auxquels étaient soumis beaucoup d’afroboliviens et d’indiens que leur condition s’améliore significativement. En Bolivie ils sont surtout connus pour la Saya, une musique traditionnelle qui mêle danse choragraphiée et chants accompagnés de tambours. Autrefois cantonnée à l’intérieur de la communauté, la Saya fait aujourd’hui partie intégrante du folklore bolivien et s’observe même pendant le fameux Carnaval d’Oruro.

Francisco, le chauffeur, me dépose chez Pulga, un anthropologue de Cochabamba qui a élu domicile dans la communauté et transformé sa maison en auberge pour y reçevoir les voyageurs. J’y rencontre quatre espagnols : Amalia, Lara, Ismael et Alvaro. Visiblement, ils ont été victime d’une attaque en règles de moustiques alors par précaution je me baigne soigneusement dans mon répulsif. Il pleut des cordes et l’air est chargé d’humidité. Les trombes d’eau qui s’abattent sur le village m’assure quelques heures de répits avant que les petits vampires ne reviennent à la charge.

Su la terrasse, un homme âgé semble dormir assis. Il s’appelle Saturnino, c’est le troisième plus ancien de la communauté.

Les filles m’expliquent que la veille il a festoyé et bu (beaucoup) avec Ismael jusque tard dans la nuit.

Pendant que les deux hommes rattrapent leurs heures de sommeil, Amalia et moi en profitons pour sortir quelques notes de nos propres cordes.

La terrasse

Le tintamare a du rameuter les villageois car tour à tour ils viennent nous rendre visite. L’un deux, un jeune agronome nommé Diego passera toute l’après midi avec nous.

Diego

 

« Où est Saturninoooooooo? »

Un cri s’élève soudain d’entre les maisons réparties de part et d’autre de la route.

 » Il dooooooooort »

Une autre voix lui répond d’un autre coin du village et ainsi s’en suit la discussion.

J’explose de rire. pourquoi se servir d’un téléphone quand on peut juste hausser la voix?

A la nuit tombée nous nous mettons aux fourneaux et un doux fumet commence à s’échapper de la cuisine.

La maison-auberge de Pulga

« Il dort toujours Saturnino? » me demande Lara

« Oui la bouche grande ouverte. »

« Je suis sûre qu’il va se lever quand il sentira l’odeur de la nourriture! »

Elle avait raison. Quelques minutes plus tard, alors que nous venons de nous attabler devant notre festin, la porte de la chambre s’ouvre lentement et le vieil homme s’approche en claudiquant.

On l’invite à nous rejoindre

« Tu fumes? » lui demande Ismael en lui tendant le cigare que je leur ai ramené

« Oui mais pas aujourd’hui. Un jour je fume et un jour non. Hier on a bu déjà. »

« Oui et beaucoup » approuve Ismael en riant.

« Oui », Saturnino sourit, de son joli sourire édentée et de ses yeux d’enfants rieurs.

Il termine lentement son plat puis déclare : « Je vais dormir un petit peu plus ».

L’ancien retourne dans la chambre en s’appuyant sur sa canne. En le regardant s’éloigner, je me demande combien d’histoires il aurait à raconter, combien d’évènements ces yeux rieurs ont-ils vu défiler.

Diego nous tiendra compagnie jusqu’à minuit passé. Il nous parlera de son projet d’agriculture maraîchère et fruitière qu’il veut développer dans le village, de la vie de cette petite communauté, de la culture de la coca dont beaucoup vivent.


En me réveillant le lendemain matin, je constate que Saturnino a dejà quitté son lit.

Il s’est certainement appuyé sur sa fidèle canne et le dos courbé, a lentement entamé la remontée de l’unique route du village pour rejoindre sa femme Marta, la curandera (« guérisseuse ») dans leur maison en amont.

Lundi, la plupart des habitants retourneront dans leurs « cocales » (champs de culture de coca), sous un soleil brulant, a récolter cette plante traditionnelle de Bolivie que les besoins occidentaux en alcaloïde a pervertie.

 

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