Festival Petronio Alvarez : la culture afrocolombienne à l’honneur à Cali

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Tu devrais aller au Petronio ! me lança-t-il soudainement, au milieu de la conversation.

C’est quoi…le Petronio?

Mais ouiiii, le Petronio ! S’exclama mon amie L. en se tapant la main sur le front. Je n’avais même pas pensé à t’en parler. Il faut vraiment que tu y ailles!


En 2014 j’avais rencontré L. à Goreme en Turquie. Quelques mois plus tard, je la revoyais « chez moi » à Paris. Des années après c’est « chez elle »  à Bogota qu’on renouait cette fois.

On déambulait tranquillement dans les rues du centre de la capitale colombienne quand on est tombées nez à nez avec une de ses connaissances.

Il décréta que je devais aller au Petronio.et ce décrêt fit l’unanimité.

En deux coups de fil, L. me mit en contact avec J., un de ses meilleurs amis à Cali. En deux minutes l’affaire était pliée. Dans deux jours je partais pour la vallée du Cauca. Ni une ni mais deux, j’allais donc au Petronio.

Heuu… mais…

C’est quoi le festival Petronio Alvarez?

Edition 2018 , source : Petronio Alvarez Oficial

Le festival musical du Pacifique Petronio Alvarez, du nom d’un musicien et poète colombien natif de Buenaventura, a débuté en 1997. Impulsé par le secrétaire de la culture, il commença par un concours d’orquestres et de groupes musicaux du Pacifique.

Plus qu’une rencontre musicale, pendant plus de vingt-ans, le petronio s’est imposé comme un espace d’échange, un tremplin, un lieu de rencontre et de connexion entre les musiciens, les porteurs de traditions du Pacifique et les visiteurs.

En plus des concours musicaux, on y découvre la gastronomie du Pacifique, ses figures emblématiques et ses traditions à travers des conférences et espaces de discussion,sa mode ses coiffures et ses tissus sur scène ou dans les stands, ses arts, ses danses, ses entrepreneurs… Bref le Petronio met en lumière la culture du Pacifique au sens large.

Dans cette région qui a été durement touchée par le conflit armé, le festival apporte tant au niveau national qu’international reconnaissance, respect et promotion de la diversité ethnique et culturelle des peuples indigènes et afrodescendants qui y habitent. A travers le partage des sons, des couleurs, des odeurs, des saveurs c’est toute une population, un territoire, riche de sa culture variée, qui sont mises en avant.

Last but not least, en valorisant et transmettant le patrimoine culturel du pacifique colombien, le Petronio contribue aussi à son mantien et son développement. Il se tient chaque année à la fin du mois d’août.

Deux jours et une dizaine d’heures de bus plus tard (une passagère perdue à une pause-café – puis retrouvée – aussi) j’avais quitté la région de Cundinamarca, traversé l’eje cafetero et entrait enfin dans la Vallée du Cauca.

Il faisait sombre, il était presque 23h00, et le chauffeur de bus chantait à plein poumon de la salsa qu’il avait mis à fond depuis une vingtaine de minutes. De mon siège j’avais l’impression qu’il sautillait même sur le sien, tout en manoeuvrant habilement son guidon. Je n’aurai même pas été surprise s’il avait été en train d’exécuter quelques pas de danses entre les pédales de frein et d’embrayage.

Pas de doute j’arrivais à Santiago de Cali, la succursale du ciel pour les intimes, capitale de la salsa aussi pour les intéressés.

A mon arrivée ce n’était plus l’heure du Petronio, c’était désormais l’heure du remate. Comprendre l’after. 

Arrechera! Arrechera!

C’est la Topa Tolondra – un bar de salsa – qui aura été notre élue ce soir là, et le moins qu’on puisse dire c’est que l’atmosphère était au rendez-vous. Certains musiciens du Petronio sont montés sur scènes et ont mis une ambiance de fou. J’apprenais mon premier mot pacificolombien : arrechera. Un avant goût de ce qui m’attendait les jours suivants.

En avant Petronio!

Par où on commence ? me demande J.

On s’est figé, hésitants, devant des dizaines de stand de boissons exotiques au nom évocateurs tels que tumba catre, arrechon, crema viche, pelarodilla, pipilongo, tomaseca… (je vous laisse le soin de chercher les traductions)

Fabriquées artisanalement à base de canne à sucre, ces boissons épicées aux vertus afrodisiaques, typiques du pacifique colombien, sont un peu le nectar du festival. En bonnes butineuses on a fait le tour des stands pour trouver notre fleur favorite (merci la dégustation gratuite) où l’on reviendrait se ravitailler butiner les prochains jours. BZz:!.

Mon élu!

Cette année-là l’édition XXI du Petronio était dédiée à la femme du Pacifique.

A la sage-femme  (partera), gardienne d’un savoir-faire ancestral, indispensable pour pouvoir donner la vie dans des régions reculées et longtemps oubliées de l’Etat ( plus de 60% des habitants des municipalités du Pacifique n’ont pas accès à l’eau potable). A la femme chanteuse, la femme artiste,celle qui perpétue les traditions, celle qui transmet avec sa voix ou ses mains son amour de sa région, son histoire et rend hommage à ses origines africaines. De la femme coiffeuse qui tresse soigneusement sur les crânes des motifs plein de significations à la femme cuisinière celle qui sait mélanger les arômes, séduire les palais avec tout et si peu à la fois. Aux femmes qui innovent, qui revendiquent, qui avancent. Aux femmes qui avaient fait le déplacement depuis les départements du Choco, de Nariño, du Cauca ou de la Valle, parfois assises pendant des heures dans une embarcation (de nombreux villages du Pacifique n’ont aucun accès routier) pour tenir un stand, monter sur scène, participer aux débats, ou assister aux concours.

A celles ci et à toutes les autres, cette année-là le Petronio chantait.

Mon foulard

En cet honneur les pañuelos (foulards in-dis-pen-sables du festival) distribués par les organisateurs étaient a l’effigie d’une femme au visage coloré.

Foulard en poche, nectar aphrodisiaque en main, nous étions prêts pour profiter du Petronio.

Et nous avons bien profité! Nous avons sauté partout, chanté, rit, secoué nos foulards en l’air, essayé de suivre les chorégraphies spontanées qui débutaient à droite à gauche, mangé, bu, peint notre figure…

L’énergie du Petronio est incroyable. Incroyablement positive.

Serrés comme des sardines, dans la chaleur et la moiteur de l’air caleño tout le monde s’accommode. L’ambiance est sans tension, bonne enfant, et résolument multiculturelle. Des milliers de spectateurs sont venus participer au Petronio, applaudir ses artistes, s’épuiser dans ses remate. Afrocolombiens, étrangers, voisins, latinos ou pas. Pas une bagarre, pas un mot plus haut que l’autre, et à l’heure de la sortie c’est joyeusement (in)disciplinés que les spectateurs quittent la Unidad Deportiva Alberto Galindo, où se tient le Petronio. Sans heurts.

Hors de l’Unidad Deportiva, entre deux sautillements ou deux gorgées d’arrechon, on en a profité pour découvrir Cali, et sa gastronomie. Elle ne m’a en rien déçue; je me suis régalée partout! Régalée de ses délicieuses boissons tels que le guarapo, le champus, la limonade de coco ou la lulada. Régalée avec son cholado, emblématique et terriblement sucrée, son irrésistible sancocho (soupe de poisson), ses croustillants patacon (plantain frit), ses arrepas cuadradas et bien d’autres.

Guarapo!
Cholados et Raspados

Remate à Ciudad Cordoba

-« C’est quand même surprenant tout ça » murmure J.

Assis sur la terrasse d’une maison dont on ne connait la propriétaire que de nom, sous une pluie fine et rafraîchissante, il est 3h00 du matin. Nous sommes en plein remate, quelque part dans le quartier de Ciudad Cordoba.

Faites attention quand même, ne soyez pas trop confiants… Vous connaissez quelqu’un ici ?

Ciudad Cordoba est située dans le district d’Aguablanca, réputé pour être l’un des plus dangereux du pays. Alors quand on a donné l’adresse à notre taxi, pourtant natif même du district, il s’est préoccupé pour nous.

Mais ce qui s’exprimait à Ciudad Cordoba ce soir-là, ce n’était pas la violence. Non pas ce soir. Ce soir-la elle avait laissé place à la créativité, au partage. Les uns contre les autres dans une pièce d’à peine quelques mètres carrés, étrangers, colombiens, afros, blancs, métisses, on unissait notre voix au son des marimbas, des guasas, des bombos et on hurlait: « el pueblo no se rinde carajo » (le peuple ne se rend pas!).

Le Petronio, c’est aussi ça:  l’expression du cri de résistance d’une population, sur scène ou en dehors .

Herencia de Timbiqui et Chocquibtown sur scène : suite et fin du Petronio

Quatre jours , et le festival arrivait sur la fin. Une fin en apothéose car sur scène sont montés deux groupes emblématiques de la région; Herencia de Timbiqui et Chocquibtown. Ils avaient gagné de précédentes éditions du Petronio et représentaient, tant au niveau national qu’international, l’orgueil et la « sabrosura » du Pacifique.

Allez tous en rythme, Kilele!

Inutile de préciser que j’ai cru que Cali était en train de collapser quand Goyo (chanteuse de Chocquibtown) a entonné « Somos Pacifico » (nous sommes le Pacifique) hymne de la région, hymne à tout ce que le Petronio cherche à mettre en valeur.

Le Petronio c’était une expérience marquante et inoubliable, le meilleur festival auquel j’ai pu assister jusqu’à maintenant!

Quelques vidéos Bonus tirées de Youtube:

 

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